Le drame survenu à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) ne peut être relégué au rang des faits divers. Il ne s’agit ni d’un accident isolé, ni d’une fatalité imprévisible. La réponse adressée au mouvement étudiant et le décès du futur docteur Abdoulaye Ba constituent le symptôme brutal d’un système universitaire arrivé à saturation — et plus largement d’un rapport ambigu que notre société entretient avec sa jeunesse et avec le savoir.
Une université sous tension permanente
Depuis plusieurs années, l’université sénégalaise vit sous pression constante. Massification rapide des effectifs, infrastructures insuffisantes, précarité matérielle et psychologique des étudiants, dégradation progressive des conditions de vie sur les campus : ces réalités sont connues, documentées, dénoncées. Pourtant, les réformes structurelles tardent à voir le jour.
Le drame récent n’est pas une rupture ; il est l’aboutissement d’un empilement de renoncements.
L’UCAD accueille aujourd’hui une population étudiante sans commune mesure avec les capacités initiales de ses structures. Amphithéâtres surchargés, résidences universitaires saturées, services sociaux débordés, accès limité aux soins et à l’accompagnement psychologique : l’université fonctionne en permanence en mode dégradé. Une situation qui ne peut qu’engendrer fatigue, frustration et désespoir.
Une précarité étudiante minimisée
À ces difficultés s’ajoute une précarité trop souvent minimisée. Logements insalubres, ressources financières instables, bourses irrégulières ou amputées : cette réalité quotidienne fragilise les parcours universitaires et affecte profondément la santé mentale des étudiants.
Cette souffrance reste largement invisible dans les discours officiels, mais elle nourrit un climat de tension permanent.
La banalisation de la crise
Le plus préoccupant demeure sans doute la banalisation de cette situation. Les alertes se succèdent, les rapports s’empilent, les dialogues se multiplient, les crises se répètent — mais l’université continue de fonctionner « tant bien que mal ».
Or une université maintenue au bord de la rupture expose étudiants et personnels à des risques humains majeurs. Les événements récents, avec des blessés et un décès, en sont une illustration tragique.
Nous avons collectivement accepté que l’université publique vive sous tension chronique. Nous avons intégré l’idée que la souffrance étudiante serait un passage obligé, presque normal. Nous avons laissé l’université devenir un lieu d’endurance plutôt qu’un espace d’émancipation.
Un problème structurel, pas conjoncturel
Il ne s’agit pas ici d’alimenter une polémique, mais de reconnaître le caractère structurel de la crise.
Tant que l’enseignement supérieur sera considéré comme une variable d’ajustement budgétaire, tant que les politiques publiques privilégieront l’urgence à la vision de long terme, tant que la condition étudiante restera marginale dans le débat national, les tensions persisteront.
L’université n’est pas une charge. Elle est un investissement stratégique. Elle forme les enseignants, les médecins, les ingénieurs, les cadres et les décideurs de demain. Fragiliser l’université publique, c’est compromettre l’avenir même du pays.
Un électrochoc nécessaire
Le temps des réactions ponctuelles et des discours de circonstance est révolu. Les événements récents doivent constituer un électrochoc. Une refondation sérieuse et courageuse du système universitaire s’impose.
Se contenter de nouvelles concertations sans lendemain serait une faute historique.
Source : https://lesoleil.sn/